RÉENCHANTER LE MONDE
Dans la série des Veilleuses-eurs comme dans la série Tenderness, le dessin au bois brûlé — la marque de fabrique de l’artiste — se mêle à la figure du cercle et à la figuration de visages. Habituée des performances in situ où elle convoquait la mémoire des lieux abandonnés et désaffectés qu’elle s’appropriait pour y dessiner, Elisabeth Leverrier travaille aujourd’hui plus volontiers dans son atelier normand. Lorsqu’en 2018 je la regarde dessiner au bois brûlé pour la première fois, dans un hangar industriel de la presquïle caennaise, je la vois respirer.
Comme dans le yoga qu’elle pratique d’ailleurs sur son temps libre, la respiration semble être ici un acte conscient. Son souffle accompagne la combustion du bois qui, contrairement au fusain carbonisé en vase clos, rythme la temporalité de travail de l’artiste. Le temps du dessin se confond avec le temps de la combustion et échappe à l’ordonnance de l’horloge mécanique. L’oxygène n’entretient pas le feu comme on le tisonne, mais permet le surgissement du trait : le bois massif nécessite une implication totale du corps qui se met à danser avec son outil. En même temps qu’elle trace une Iigne charbonneuse avec le bois brûlé, Leverrier dessine sa propre ligne de fuite (Deleuze et Guattari). Là où le fusain permet un repentir, ni le bois brûlé ni la Iigne de fuite deleuzienne ne le permettent. Elisabeth Leverrier s’engage alors entièrement dans une expérience artistique et spirituelle qui cherche à réunir avec le feu ce qui a été divisé — d’aucuns diront par lui. La quête d’unicité passe par des gestes simples, comme avec l’association Pleins-feux qu’elle fonde en 1993, et avec laquelle elle réunit des êtres humains autour du feu bleu en en faisant l’objet d’une rêverie individuelle et collective. Dans Eternel Regard (film de 12min30 réalisé en 2005), ce sont uniquement des femmes qui dansent, chantent et veillent autour de ce qui apparaît comme le foyer du monde. Cependant c’est dix ans plus tôt, avec la SMN, que l’artiste nomme « la grande veilleuse », que le terme apparaît pour la première fois dans son lexique artistique. La lumière produite par les activités de l’entreprise de métallurgie normande est comparée, sinon à la petite veilleuse qui accompagne l’enfance, à la votive qui accompagne les voeux et manifeste le divin. Les visages doux et androgynes des Veilleuses-eurs, réalisé-es entre 2012 et 2021, s’offrent alors à la réminiscence d’un ciel orange, marqué par le feu et les activités humaines aujourd’hui délocalisées. Du bout du doigt, iels touchent la mémoire du monde.
Marion Phalip, artiste plasticienne et auteure — août 2023
TOUCHER L’INFINI, OUVRIR L’ESPACE-TEMPS PAR LE DESSIN
Élisabeth Leverrier a grandi à la campagne, en Normandie, entourée d’arbres. Depuis son enfance, l’arbre et la forêt font partie intégrante de sa vie, et elle n’a jamais cessé d’éprouver une attirance pour la nature et ses mystères – la nature habitée. Auteure d’un travail artistique multidisciplinaire où les éléments de la nature jouent un rôle primordial, elle fait du bois et du feu des outils dans le cadre de sa pratique du dessin performatif. Monumentaux, éphémères, ses dessins tracés à la cendre de chevrons et de branches calcinés, réalisés directement sur les murs ou le sol de lieux désaffectés, forment depuis une vingtaine d’années le sujet de performances et de films qu’elle réalise elle-même. Selon l’artiste, le choix de ce médium du feu ancestral pour créer ses dessins dans des espaces abandonnés est un moyen d’accéder à un autre monde où les barrières entre les choses disparaissent, la matière du réel se trouve changée, l’espace-temps suspendu et où une énergie tranquille et fabuleuse se déploie, permettant de ressentir l’unité entre les choses. Une unité, une entièreté, qui n’est pas visible mais n’en reste pas moins bien présente lors de ses performances artistiques.
A l’occasion de chaque nouvelle performance, l’artiste travaille sur la mémoire et les caractéristiques propres au lieu qu’elle investit. Dans ces hangars abandonnés, vidés de leur vie de jadis, celle du monde du travail, le temps semble s’être arrêté : le calme règne, accentuant la perception de l’espace-temps du lieu, plus intense. L’artiste cherche à se connecter à la mémoire de ces lieux, la mémoire collective qui les habite encore, et l’advertance dont elle fait preuve lui permet d’accéder à l’état de conscience, à l’espace mental nécessaire pour accomplir sa performance. Ses grands dessins in situ au bois calciné sont ainsi une émanation de cet espace mental, atteint par l’artiste sous la double influence du feu ancestral et du lieu choisi. En se mettant à l’écoute du lieu lors de sa performance – un temps de solitude dans un bâtiment vide –, l’artiste se mesure à lui, et celui-ci lui impose sa mémoire, ses contraintes et ses dimensions. Grâce au feu, qu’elle allume à l’intérieur du bâtiment avec du bois ramassé aux alentours, Élisabeth Leverrier parvient à accéder à l’état de conscience qu’elle recherche. Elle réalise alors ses dessins très rapidement. Ses mains ne font qu’un avec le morceau de bois qu’elle brandit. Elle se donne uniquement quelques règles qu’elle a prédéfinies, par exemple ne toucher qu’une seule fois le haut du mur ou dessiner de gauche à droite. Hormis cela, son travail de création est essentiellement intuitif. En cherchant à faire cheminer l’inconscient jusqu’au conscient par les mouvements de son corps, elle fait écho à des techniques comme l’écriture automatique développées par les surréalistes. Les images mentales qui surgissent dans l’esprit de Leverrier sont alors transposées en dessins par des gestes rapides impliquant tout le corps et demandant une grande d’énergie. L’instant se mue alors en présent absolu. Lors de la performance, le hasard et les accidents décident également du tracé. Le dessin final est composé de traits monumentaux, traces de l’acte symbolique qui vient d’être accompli et qui a permis de déverrouiller le regard de l’artiste autant que l’espace de la performance. Ces tracés de Leverrier sont tels des fissures ouvrant l’espace et ré-ouvrant la mémoire. L’artiste transcende le silence du lieu pour retrouver sa mémoire sociétale, pour y faire de nouveau circuler l’énergie, impliquant souvent d’autres personnes dans ces performances filmées. En réalisant ces grands tracés noirs avec bienveillance, Élisabeth Leverrier fait émerger des bribes de cette mémoire de l’espace, tout en y ajoutant une autre dimension.
Ses grands dessins muraux in situ évoquent tout à la fois des fresques, des peintures rupestres, des graffiti, en somme des traces faites par l’humain, preuve de son passage sur terre. Comme certains graffeurs contemporains qui aiment occuper des espaces abandonnés pour leur énergie et réaliser à la bombe aérosol et à la peinture des oeuvres souvent gigantesques, Leverrier fait partie de ces artistes contemporains travaillant en extérieur, recherchant des espaces désaffectés singuliers pour y créer des oeuvres graphiques, qu’elle réalise quant à elle à la cendre, dans le calme et le vide, transformant le lieu de façon poétique.
Dans sa série « Veilleuses/Veilleurs », Leverrier transpose son travail in situ pour la première fois sur quatre toiles grand format. Réalisées au sol dans un hangar, ces œuvres mêlent aux traces de cendre du dessin le fluo de bombes aérosols, symbolisant le feu et sa lumière. Les visages tendres au sourire énigmatique, ni féminins ni masculins, ainsi que les mains semblant vouloir caresser ces visages ou toucher du doigt une autre réalité, apportent de la douceur et de la bienveillance à cette série qui veut faire rêver : ces quatre êtres issus d’un autre monde paraissent veiller sur le nôtre. Oniriques et intemporels, ils sont bien là dans le présent, placés aux quatre points cardinaux dans le transept lumineux de l’église Saint-Nicolas de Caen. Le feu – présent par une photographie en négatif – nous dévoile ici par sa couleur bleue cet autre monde qui permet de traverser le temps et l’espace, et peut-être même de toucher l’infini.
Katia Hermann, historienne d’art, auteure, curatrice
Berlin 2022
DU BONHEUR
Le travail d’Elisabeth Leverrier nous rend une émotion universelle et unique, celle de l’être humain face à la magie de sa présence au monde, face à ses paysages intérieurs, ses représentations du réel, ses sensations.
Les grands dessins de bois brûlé transforment le corps à corps entre l’artiste, le feu et l’espace, en une trace essentielle, universelle qui rappelle les traces laissées par les premiers Hommes dans les grottes de la préhistoire. Cette trace marque la présence de l’être humain dans la nature et la force de la nature dans les représentations humaines.
La peinture d’Elisabeth Leverrier poursuit cette réflexion pour nous restituer l’analyse intime de l’interaction entre la nature et la pensée humaine, entre le réel et l’imaginaire, entre l’objet et ses représentations.
Ses « Filtres du ciel » sont de merveilleux instants de dialogue entre le paysage réel et intérieur, l’incarnation en chacun de nous du passage entre le monde et la représentation que nous en avons. Ce surgissement de nos émotions, de nos sentiments sur les images du monde est à voir dans ses films où les couleurs envahissent, magnifient le réel, comme les pigments qui s’écoulent sur les lépreux de « Bien en chair » ; ou la couleur rouge qui envahit et caresse les images de la danseuse d’ « Eternel regard ».
Ses derniers travaux affirment que de cette confrontation entre monde réel et monde intérieur émerge une réalité transcendée, un droit au bonheur et à la beauté, une harmonie entre l’être et le réel. Ses « Propuesta » sont une incarnation de l’interaction entre la perception du monde et la pensée humaine faite de souvenirs, de connaissances, de concept. Dans le travail d’Elisabeth Leverrier, ce contenu mental n’altère pas la beauté ou la vérité des paysages naturels, mais les magnifie. C’est l’histoire de la réconciliation de l’Homme avec lui-même, l’apaisement du conflit entre monde extérieur et intérieur, l’expression d’une forme de méditation heureuse qui nous est offerte par cette artiste.
Nathalie Tzourio-Mazoyer
Directeur de Recherche en Neurosciences Cognitives
Université de Bordeaux
Mai 2012
Dans l’acte de transmettre, d’enseigner, il y a les didactiques qui ont leurs mérites, et ceux ou celles qui naturellement déclenchent un ressort, éveillent la curiosité, réveillent le désir de découvrir, d’apprendre, de s’approprier.
Avec Elisabeth Leverrier j’ai appris à regarder, à me mettre en état de perception pour trouver mes propres chemins de lecture, gagner une nouvelle assurance et donc une nouvelle liberté.
Ce qui m’a le plus séduit dans le travail d’Elisabeth c’est l’énergie qu’elle sait puiser en chacun pour la redistribuer amplifiée, décuplée. Son art réside dans sa capacité à faire éclore les talents des uns au contact des autres, à tisser des liens, comme autant de passerelles, comme autant de circuits de paroles rétablis, flux invisibles qu’elle stigmatise sur les cimaises.
Laissez-vous tenter par la liberté de capter les ondes, sentir les vibrations, aiguiser vos sens dans l’espace qu’elle nous donne à conquérir.
Françoise Grieu
FACE À FACE
J’entre
L’espace dans l’espace
Comment faire une phrase sujet-verbe-complément pour parler, évoquer, décrire le travail artistique de Elisabeth Leverrier, vu à l’exposition « Toucher l’infini, 2 » à la galerie IGDA 2.0 à Caen en ce mois de janvier 2020.
De quoi, de qui est-il sujet ?
Si je fais confiance à mon œil, je vois une trace brûlée, une calligraphie inédite de son alphabet intérieur.
C’est une note, une note sonore graphique, qui est écrite sur la cimaise.
A un instant t, a surgi cette trace éternelle et devenue intemporelle, qui va surgir à chaque fois que mon œil va se poser dessus, à chaque fois que mon œil va la parcourir : elle jaillit et agit comme originelle.
Une renaissance permanente.
Clignons, clignez des yeux : cette trace apparaît/disparaît apparaît/disparaît apparaît/disparaît…
J’y découvre mon identité,
C’est un clin d’œil, à chaque fois que je m’accorde la quintessence, la pleine conscience d’exister, cette trace m’incarne en miroir d’image de trace humaine à laquelle elle me renvoie. Cette trace que je vois c’est la mienne !! Je vois la trace de mon existence vitale primitive, j’y trouve mes entrailles, mes racines vitales.
Une renaissance enivrante.
Voilà à quoi me confronte, m’initie le travail artistique de Elisabeth Leverrier.
Une sorte de genèse autorisée et c’est bon de définir la vie juste par une trace dans l’espace infini dans lequel je m’ incarne les pieds sur terre, la tête dans le cosmos, sans savoir, en l’ayant oublié dès la naissance, que je ne suis qu’une trace d’humanité !!
Merci Elisabeth Leverrier de m’avoir fait prendre conscience de cela.
Renaissance, Incarnation sublimée, Je m’enrobe joyeusement de ce manteau artistique de maternité sociétale. Ainsi je me dérobe à l’impasse de l’absence à moi et m’écarte du traditionnel.
Merci pour ce voyage éternel car cette trace s’est imprimée en moi pour toujours !!
Sujet-verbe-complément : je dirai alors qu’il y a là de l’énergie vitale à ressentir d’ une magicienne dompteuse de traces humaines vivantes qui pourrait bien être une de ces femmes-flammes-veilleuses de l’humanité.
Virginie Le Brisois, auteure
24 janvier 2020