Démarche artistique

Interview par Axelle ANNE

Quels mots pour qualifier ton univers ?

J’ai fait un bout de chemin avec l’idée d’aller à l’essentiel… je continue encore avec ce mot qui me guide: retrouver l’essence même des choses. J’ai entendu les mots «apaisant» sur mon œuvre graphique et «fort en énergie» sur les tournages en public. Mais les deux se complètent.

Dans le bois brûlé «j’expire», et dans les peintures «j’inspire». J’ai besoin des deux, d’un espace extérieur et d’un espace plus intime. C’est une histoire de respiration et d’écoute du monde.

Quelles sont les thématiques que tu abordes ?

Mes recherches et réalisations s’organisent autour de la question de la peinture et de la mémoire, avec pour medium essentiel le feu. En filigrane s’est gravée une quête de l’origine.
Il s’agit de raccorder à sa mémoire individuelle et à la mémoire collective :
Quel est le lien entre les deux ? quel est notre patrimoine commun ?
Quelles sont les limites de notre mémoire ?
Comment raccorder, retrouver la mémoire, être en phase avec le monde ?
Je suis à l’écoute, à l’écoute de la rumeur du monde : j’ai toute la mémoire du monde dans la tête, une sorte de film.
Dans les grands hangars, je retrouve la mémoire du lieu qu’est le silence et c’est là que je peux rendre la rumeur visible, c’est là que je peux refaire circuler l’énergie. C’est une expérience de l’entièreté.

Il y a quelques années, j’ai imaginé l’image du monde comme un grand corps en suspension : il fallait intervenir là et là, dénouer surtout, et refaire circuler l’énergie, dans ce monde/corps qui est sectorisé, coupé de ses racines.

Je parle aussi de laisser la place à l’Inadvertance dans «a fresco», laisser venir les moments forts qui surgissent.

4 verbes d’action régissent ma création : FISSURER, DÉNOUER, FAIRE ÉMERGER, RÊVER.

D’où t’es venue l’idée d’utiliser la technique du Bois Brûlé ? Que veut dire «A fresco» ? Pourquoi le feu ?

Lorsque j’ai parlé de mon diplôme comme aboutissement, c’est que la quête du sens de la vie avait commencé vraiment deux ans auparavant : qu’est-ce que la peinture ? J’ai mis deux ans à éliminer tout ce que je trouvais encombrant pour la peinture : les sujets figuratifs, la couleur, la toile, puis plus rien, que du son, une sorte de brouhaha ; j’étais comme arrivée au rien de ce qui fait la vie. Arriver au rien c’est toucher son essentiel.

Dans le même temps l’événement important était le lever du soleil (comme origine de la vie). Je me brûle les yeux à le regarder s’élever, il semble embraser le ciel. J’ai eu envie de réaliser une sculpture en hommage au lever du soleil pour mon diplôme : avec des bois que je brûlais.

En retirant un bois du feu, une trace noire est apparue au sol, l’envie de dessiner est née à cet instant, donc non préméditée, par inadvertance, dans un moment fabuleux, dans la lumière, baignée dans la lumière du hangar : «a fresco», à ce moment là, dans le moment présent, dans ce lieu, vivre, vivre le dessin. Aucun retour en arrière possible.
Le feu est l’ultra vivant (Bachelard) ; métaphore de l’énergie qui nous habite, il est mon medium essentiel : il fait fondre les résistances, rassemble et me permet d’accéder à une autre dimension. Il est un maillon essentiel de l’humanité.

Pourquoi dessiner sur des grands supports ?

Le feu nourrit une formidable envie de vivre et la trace laissée au sol est comme une grande trouvaille, un horizon possible : je suis dans le temps et dans la fulgurance ; je suis dans un lieu immense, rythmé par de grandes cloisons blanches : animée par du dessin/danse, je vais du sol au mur, repasse par le feu… Formidable envie de vivre, envie de me dépasser, de ne faire qu’un.

Pourquoi dans des lieux de silence/vides ? Cherches-tu à faire le vide ?

Si je suis à l’écoute de la rumeur du monde, celui ci est souvent trop bruyant : j’ai besoin de me décaler, de me retirer dans le «silence» pour retrouver l’essentiel, aller à l’origine, reprendre ma respiration, travailler avec le temps, lâcher prise : être, ne pas vouloir dire, arriver au rien, faire corps avec l’espace, réceptionner le monde et entrer dans le temps (= tracer), en toute conscience.

Il n’y a qu’un vide apparent dans ces lieux vides, mais pas vide de sens. Ils sont chargés d’une mémoire qui me porte ainsi que le feu. Le bois brûlé est polyphonique, il est chargé du monde sonore que l’on connaît tous, il est chargé de la mémoire des lieux vacants. C’est dans le lieu que l’expérience de l’entièreté se fait, qu’il y a concordance.

Peux-tu nous présenter ta série «Take a Breath» ? Est-ce une manière de fixer ton travail autrement que par la photo ?

Mes premiers dessins bois brûlés datent de 1986 et sont une première réponse à la question de la peinture, mon objectif était d’en rendre visible l’essence. Ils étaient éphémères et j’ai dû en garder une trace argentique ; mais au final il manque la matière du dessin sur les photographies.

En 2009 j’ai eu l’envie de partager le dessin, de le redéployer et donc de le fixer sur des supports libres. L’idée était de pouvoir transmettre par la suite toute cette énergie fabuleuse. Le temps a travaillé pour que les choses s’incarnent.

En 2018 je me retrouve dans un hangar pour réaliser 18 dessins sur papier, au sol. Il s’agit de reprendre ma respiration. Ma contrainte verbale était de tracer des axes qui deviendraient des verticales une fois le support redressé ; et de marquer les quatre côtés du support : sont apparus des axes croisés, des croix donc, mais sans symbolique. Avec les grands bois je ne peux pas faire ce que je veux, c’est le tracé qui m’a emporté. Je ne sais pas qui de la poutre ou de moi dessine.

Combien de films as-tu réalisés ? De quoi parlent-ils ?

6 films tournés sur les lieux de mémoire : au Sépulcre «Artcaval», à l’Hôpital psychiatrique «Habitacle Viscéral», près de l’usine sidérurgique fermée « SMN Feux », dans le quartier de la Maladrerie «Fini la lèpre», près du Centre de détention «Carnet de Bal» et «Bien en chair» qui est une recréation avec 3 d’entre eux. Le 7ème : «Eternel regard», une fiction à partir des sensations du dessin bois brûlé.

Pour les films tournés sur les lieux de mémoire, avec des gens devenus acteurs pour l’occasion, il s’agit globalement de lieux d’enfermement : construire une nouvelle image du lieu s’imposait. Et refaire circuler les énergies du dedans, du dehors… d’où les interviews des gens concernés. Faire circuler la parole, la rumeur du monde. Je rebranche, remets les énergies en place, je ravive.

La présence de danseurs est systématique dans tes projets, pourquoi ?

Parce que j’ai la sensation de danser quand je dessine. Même si je marche, même si je dessine au ralenti, c’est une façon de faire partie de la ronde. Une des danseuses avec qui j’ai travaillé me disait que tout le monde danse… mais peu de gens le savent.

Quand as-tu commencé à peindre ? Pourquoi ce besoin de couleur ?

J’ai commencé à peindre à l’huile pour le film Eternel Regard (vers 2000). Mais j’étais déjà dans la peinture avec le Bois brûlé, «a fresco» et les films projetés en salle de cinéma où la couleur était choisie en fonction du propos, essentiellement sur les costumes (noir à l’Hôpital psychiatrique, lie de vin pour SMN feux, bleu pour Fini la lèpre, jaune/orange pour Carnet de Bal).

Pour «Eternel regard» j’ai utilisé toutes les couleurs possibles… Les filtres du ciel sont toutes mes recherches graphiques pour préparer «Eternel regard» ; une partie du film devait être film d’animation, au final je n’ai intégré qu’une seule peinture ! «Filtre» renvoie à l’idée de rendre visible ce au travers de quoi je vois les choses : comment je vois et non ce que je vois. L’image est construite comme un paysage de mer, un espace mouvant, vibrant. Entre moi et le monde, il y a comme un sas. Les Filtres du ciel sont une vibration.

Les Oscillateurs, construits de la même façon naissent après, et de l’envie de restreindre la palette : noir, blanc, orange de feu, mauve. Je les appelle aussi les peintures de cendre (je mélange l’orange au noir). C’est une vision intérieure, comme une radiographie du monde, un espace vibrant. J’imagine mal le début de la vie statique. Ils m’ont accaparée pendant des années, jusqu’à trois mois sur une peinture (une façon d’entrer dans le temps !). Si chaque peinture est conçue de façon autonome, elles peuvent être présentées en tryptique, en dyptique, déployant ainsi une vibration plus grande.

Peux-tu nous présenter ta série «Propuesta» ?

Les «Propuesta» sont nées en 2008 d’une proposition de Pilar Altilio critique d’art (Argentine) de travailler sur l’idée du voyage, sur quelque chose de l’ordre de l’étrange.

Techniquement il s’agit d’un photomontage : une photographie d’un «Filtre du ciel» au milieu d’une photographie d’un paysage de mer.

Les «Propuesta» sont une tentative de rendre visible un espace de contradiction, une dialectique fiction/réel ; où est le réel, où est la fiction ? Il s’agit d’ouvrir sur l’onirisme : Réalisme Magique ? Elles se nourrissent de la question que je me pose depuis plus de vingt ans : « de ce que je vois je ne sais si c’est une image ou la chose même ».

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