Ouest-France

INTERVIEW D’ELISABETH LEVERRIER

Benoît Cousin :
À travers votre travail de plasticienne et particulièrement le film que l’on a vu tout-à-l’heure, Éternel Regard, pouvez-vous nous dire ce que vous tentez de porter, de transmettre, de dire… de chanter puisqu’il y a du chant et de la danse ainsi que de l’éternel comme l’indique votre titre ?

  • Éternel regard c’est d’abord une invitation au temps : Je vous convie au temps qui précède l’acte du dessin où je contemple le monde à longueur de journées, de mois ; c’est un travail de digestion des événements ; où je remonte le temps par le fil conducteur du feu qui me renvoie à la préhistoire ; c’est le temps qu’il me faut pour quitter le réel visible, l’oublier, pour me retrouver, pour retrouver la mémoire collective : 40000 ans du mythe de la déesse , notre Vénus préhistorique. Du primitif qui sommeille en nous. Éternel regard, c’est un regard qui balaye le temps pour rejoindre le nôtre essentiel.
  • Éternel regard sonne comme un refrain, un éternel recommencement : le chant y est primordial et entraîne les images, de l’incantation ? un rituel ? je refais le monde, j’essaie de transformer les images, une image, c’est l’enjeu du film.

En tant qu’artiste femme, où faites-vous le lien entre votre film et le thème de l’exposition du Sépulcre : « Les droits des femmes s’accordent aussi au féminin » ?

  • Mon film débute par une image en noir et blanc : une silhouette qui se protège de ses bras et représente pour moi une image de fatalité ; il s’achève sur une image de femme en couleur, sereine, détendue, reconstituée, bien en chair. En 12 mn, je suis passée d’une image de fatalité à une image de femme accomplie !
  • Pour passer de l’une à l’autre je dessine : il y a une urgence à transformer la matière, à répondre au monde, pas le temps de parler, dessiner devient obsession et jubilation. La tâche est immense, les cimaises sont hautes, la poutre est lourde, je suis au pied du mur : je trouve mon énergie dans le feu et la colère, je me débats et j’essaie d’atteindre le haut. Cela me dépasse, et je retente à plusieurs reprises : le dessin apparaît. De la démesure, du dépassement de soi, du potlacht, de la sublimation. À la question que je me pose depuis des années à savoir qu’est-ce que le pardon, de per donare (donner complètement) j’ai envie de dire que le dessein est de l’ordre du pardon, c’est-à-dire une réponse décalée dans le temps à un monde de violence.

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